Portrait
Danièle Hahn, 51 ans. Elle cherche à
comprendre comment son fils Jean-Loup a pu abattre Julia, 20 ans, en
pleine salle de cours à Orléans.
Mal de mère
Par Mourad GUICHARD
samedi 02 juillet 2005
Danièle Hahn en 7 dates
Il est un peu plus de 7 heures, jeudi 23 juin, lorsque le téléphone sonne dans la grande demeure des bords de Loire. Une femme, «journaliste à France 2»,
lui apprend, gênée, que Jean-Loup, son fils de 22 ans, vient d'être
placé en garde à vue pour avoir tiré trois fois sur Julia, 20 ans, sa
camarade d'IUT. Elle est morte sur le coup. Jean-Loup la harcelait
depuis deux ans. Récemment, il avait loué une chambre à quelques
encablures de chez elle. Danièle encaisse. Il ne faut pas alarmer les
soeurs de Jean-Loup qui partent pour l'école. Puis elle s'effondre dans
les bras de l'institutrice, une amie. Assise à la terrasse d'un
hôtel d'Orléans, trois jours après les faits, elle cherche à capter
l'attention des parents de Julia. Elle ne peut les rencontrer, «la décence me l'interdit». Si elle accepte de recevoir Libération, c'est pour leur livrer un message : «A votre place, je ne pourrais pas pardonner. Il m'est impossible de trouver un mot juste qui traduise votre douleur, dit-elle. Ce qu'a fait Jean-Loup est inexcusable. Il doit payer pour cela.» La voix se fait plus hésitante, les yeux rougissent. Son regard questionne. «Ai-je
été une mauvaise mère ? Ai-je pu commettre des erreurs aussi graves
qu'elles conduisent mon fils à assassiner une fille qui n'avait rien
demandé à personne ? On me l'a décrite comme brillante, chaleureuse,
superbe.» Danièle rêvait de repas en famille et d'anniversaires d'enfants. Elle accompagnera désormais ses deux filles «vêtues de robes à smocks» au parloir de la prison, visiter un frère criminel. Son mari, «un homme contenu», venait de prendre sa retraite de l'armée de l'air. Danièle parle pour deux. «Il est discret et réservé. Ce drame l'a mis à terre.»
Née à Tananarive d'une mère métisse et d'un père entrepreneur venu de
métropole, Danièle a gagné la France à l'été 1969. Elle y a suivi une
scolarité sans embûches. Après des études littéraires puis
scientifiques et une courte parenthèse professionnelle, Danièle s'est
consacrée à ses quatre enfants. Un garçon et trois filles. Elle se dit
catholique, croyante, mais les «lieux de culte» ne sont pas son
fort. Elle préfère pratiquer sa foi au quotidien. Autour d'elle, auprès
des gens qui en ont besoin. Elle milite activement au sein d'une
association d'aide au développement au profit des populations
malgaches. Chez les Hahn, les armes et la violence n'ont jamais trouvé
leur place. «Nous n'avons jamais chassé ni entretenu une quelconque passion pour les armes à feu.» L'éducation des enfants se veut ouverte, basée sur la tolérance. «Je me suis toujours sentie très proche de mes enfants. Suffisamment pour détecter très tôt un mal-être chez eux.» Ce fut le cas pour Jean-Loup. Elle se souvient de sa scolarité «extrêmement brillante» au point de le qualifier de «précoce, pour ne pas dire surdoué. En tout cas différent».
Les parents ne s'en sont pas aperçus tout de suite. Trop neuf, trop
complexe. En primaire, Jean-Loup cumulait les fulgurances. La mère en
parle avec fierté. Des années collège, Danièle garde le souvenir d'un
garçon mystérieux. Elle ne lui a connu qu'un seul ami, à Bruxelles, où
la carrière professionnelle du père avait conduit la famille. Jean-Loup
a dû changer de lieux, d'amis, de repères. «Je sentais chez lui un goût pour l'excellence. Mais aussi une peur démesurée de l'échec.» Cette
terreur prend forme au lycée Pothier d'Orléans. Jean-Loup a 15 ans. Il
s'avance vers une jeune fille qui le fascine, tente une approche. Elle
le rejette, sans ménagement. «Cette histoire a pris des proportions
considérables. Les copains s'en sont mêlés, ont joué les entremetteurs.
Ils insistaient pour qu'elle accepte Jean-Loup.» Ça ne marche pas.
Danièle et son époux sont convoqués par le proviseur en présence des
parents de la jeune fille. Jean-Loup tente une dernière déclaration,
sincère et maladroite. Elle réaffirme son refus. «Jean-Loup a mal vécu cet épisode.» Le proviseur propose alors de changer d'établissement. Les parents acceptent. Danièle le regrette encore. «C'était une grande faute. Une erreur pédagogique.» L'année s'est mal terminée. Jean-Loup a déprimé, séché les cours. «Il n'avait plus son lycée, ses amis, la fille qu'il adulait. Il n'avait plus que nous.» Danièle
et son époux envisagent alors une thérapie. L'expérience dure quelques
mois. Jean-Loup ne souhaite pas poursuivre. Il subit son mal-être,
devient une victime. La vie semble lui peser. Dans son nouvel
établissement privé catholique, il rafle son bac et tente une prépa
HEC. Au début, les indicateurs repassent au vert. «Mais il a fini par baisser les bras, peu de temps avant les partiels.»
La fille cadette présente elle aussi des symptômes de précocité.
Alertée par la situation et les difficultés de Jean-Loup, Danièle a
réagi sans attendre. «C'est là que nous avons réalisé combien Jean-Loup pouvait souffrir dans un milieu scolaire inadapté.» Danièle s'interrompt : «Si seulement je pouvais revenir en arrière...» Peu de temps avant le drame, Jean-Loup a profité du déménagement de ses parents pour prendre son indépendance. «Cela n'a pas empêché de nous voir. Samedi dernier (le 18 juin, Ndlr), il était encore à nos côtés pour la communion de sa petite soeur. Il semblait ravi.» C'est la dernière fois que sa mère a vu Jean-Loup. Depuis, c'est l'attente. Sans sommeil ni appétit. «Le soir, je regarde mes petites dormir. Je pense sans cesse à la douleur des parents. Nos vies sont brisées.» Ses filles devront vivre avec cette charge. Mais Danièle juge que ce n'est rien «à côté de la perte d'une enfant».
Elle aurait voulu que quelqu'un l'avertisse. Que l'université, au
courant que Jean-Loup harcelait Julia, prenne la peine de la prévenir.
La presse locale titre : «Funeste parcours d'un multirécidiviste».
Danièle s'interroge : «Mon fils a-t-il déjà tué ? Que veulent-ils dénoncer ?» Que Jean-Loup ait pu acheter une arme par l'Internet la révolte : «Comment peut-on se procurer un fusil aussi facilement ?» Jean-Loup a été transféré à Fresnes. Danièle lui a écrit. «Tu seras toujours
notre fils.» Mais pas de «je t'aime». C'est encore trop tôt. photo Bruno
charoy
13 août 1953
Naissance à Tananarive (Madagascar).
Eté 1969
La famille quitte Madagascar.
4 juin 1983
Naissance
de Jean-Loup,
son deuxième enfant.
1995
Elle adhère à une association d'aide
au développement pour les populations malgaches.
Septembre 1995
La famille Hahn arrive
à Orléans.
18 juin 2005
Elle voit son fils
Jean-Loup
pour la dernière fois.
22 juin 2005, 15 h 50
Jean-Loup abat Julia.errière
le regard clair, mouillé de larmes et d'épuisement, il y a une mère de
famille, collier de perles et chemisette au col relevé à l'allure
classique. Danièle Hahn porte la cinquantaine comme un parfum discret.
Une épouse modèle, femme de général en retraite, vouée à ses quatre
enfants. Elle ne comprend toujours pas ce qui lui arrive et ne cesse de
s'interroger.
http://www.liberation.fr/page.php?Article=308332